En 2023, ChatGPT est entré de façon fracassante dans nos vies. Pour la première fois, le grand public découvrait une intelligence artificielle capable de dialoguer, de rédiger et de structurer des idées. En moins de deux ans, ces outils se sont intégrés à nos usages quotidiens. Ce n’est plus de la science-fiction.
Dans le monde de l’image, la révolution de l’IA générative s’est construite par étapes. Dall-E a été l’une des premières plateformes permettant la création de visuels. Puis, Midjourney nous a ébahis avec des images esthétiquement très réussies. Adobe a ensuite permis l’intégration de l’IA aux outils professionnels des graphistes grâce à son engin Firefly. Et plus récemment, Google rend la création de visuels accessible à tous avec son puissant module Nano Banana.
Mais que signifie réellement cette évolution pour le design graphique? Quels sont les impacts de cette technologie sur nos méthodes de travail? Sur la créativité? Et sur les attentes du client?
La technologie d’abord
D’abord, nous devons remettre les choses en perspective. Le graphisme est un métier profondément lié à la technologie. Chaque génération a vu apparaître de nouveaux outils qui ont transformé les façons de travailler : l’ordinateur personnel, la PAO, Photoshop, le web, les médias sociaux, le mobile…
L’intelligence artificielle s’inscrit dans cette continuité. Derrière le mot «intelligence» se cache surtout une avancée technologique majeure. L’IA reste une étiquette pour désigner une fonctionnalité dans un logiciel. Cependant, un phénomène intéressant s’observe : ces nouveaux outils touchent maintenant à la création.
La créativité et l’intelligence artificielle
Les premiers usages de l’IA en graphisme existent depuis quelques années : correction automatique des couleurs, sélection intelligente d’objets, détourage instantané, amélioration de la résolution d’images.
Graduellement, les logiciels ont commencé à «comprendre» le contenu que nous manipulons : reconnaître des visages, analyser une composition, identifier des styles visuels.
La dernière frontière vient d’être franchie avec la création d’un visuel à partir d’une idée exprimée en mots. Les résultats sont parfois impressionnants, quelquefois loufoques, mais surtout, ils sont rarement utilisables tels quels dans un contexte professionnel réel : respect d’une image de marque, cohérence visuelle, déclinaisons multiples, contraintes techniques, itérations avec un client….
L’intelligence artificielle devient donc un outil créatif parmi d’autres, au service d’une vision humaine, et non le graphiste lui-même.
La démocratisation du graphisme
L’essor de l’IA s’inscrit dans une tendance plus large : la démocratisation du design. Des plateformes comme Canva ont déjà rendu la création graphique accessible à tous. Aujourd’hui, avec l’IA, tout le monde peut créer…
Les visuels générés sont souvent impressionnants à première vue. Mais ils révèlent aussi rapidement leurs limites : incohérences avec la marque, manque de hiérarchie, absence de message clair et absence d’uniformité des styles. C’est précisément là que la théorie, l’expérience et la maîtrise des outils par un graphiste professionnel font toute la différence.
Cette démocratisation constitue un avantage pour des besoins simples ou éphémères, tels que des publications pour les médias sociaux, des visuels internes ou des projets personnels. Cependant, elle atteint ses limites lorsqu’on parle de campagnes d’envergure, de documents volumineux ou de construction d’une image de marque durable.
De plus, les visuels créés avec l’IA soulèvent des questions éthiques et légales (droit d’auteur et propriété intellectuelle). On doit aussi éviter d’être naïf et croire que ces outils vont rester éternellement gratuits ou à seulement 20$/mois, considérant tous les serveurs nécessaires à leur utilisation. L’IA n’est pas une solution magique, ni gratuite à long terme.
Le rôle du graphiste de demain
Au 19e siècle, l’invention de la photographie faisait craindre la fin de l’art. Deux siècles plus tard, la peinture existe toujours. Et avoir un appareil photo dans sa poche ne fait pas de nous des photographes professionnels.
Certes, il y a moins de peintres ou de photographes professionnels, et il y aura probablement moins de graphistes dans le futur. Toutefois, il ne faut pas confondre le simple fait de posséder les outils et avoir les compétences requises en communication pour être un bon graphiste.
Dans certaines situations, ces solutions automatiques sauront combler le besoin du client, mais de façon plus réaliste, elles ne seront que des outils dont disposeront les graphistes pour faciliter la création de visuels, réduire les délais de production, faire disparaître certaines tâches fastidieuses et leur permettre de se concentrer davantage sur la stratégie, la créativité et la qualité.
L’intelligence artificielle en communication graphique représente une évolution normale d’un métier basé sur la technologie. De la même manière qu’on ne fait plus de tableaux avec des tabulations dans QuarkXPress lors de la mise en page d’un rapport annuel, on ne balisera probablement plus manuellement les PDFs à rendre accessibles dans un futur très proche grâce à l’intelligence artificielle.
En communication, on s’adresse avant tout à des humains. Même si la machine comprend de mieux en mieux nos intentions, rien ne remplace le regard, la sensibilité et le jugement d’un humain pour communiquer avec un autre humain.

